Six mois avant la coupe du monde, Guy Roux nous recevait chez lui et nous livrait son pronostic sur le parcours à venir des bleus à la coupe du monde. A l’aube de ses 80 ans, l’ancien entraîneur auxerrois revenait également sur son histoire et celle de son club de toujours. Livrée après la victoire du 15 juillet, cette interview nous montre combien l’ambassadeur auxerrois garde un regard éclairant sur le foot français.

Quel regard avez–vous sur votre carrière d’entraîneur et sur son évolution ?

Guy Roux/ Écoutez, j’aurais bien de la peine à me plaindre. J’ai démarré en ayant la chance d’avoir un poste d’entraîneur-joueur à 21 ans et demi. Après tout a été très lentement: dix ans de Division d’Honneur (sixième échelon national), quatre ans de CFA (Championnat de France amateur), six ans de D2. Puis, après 25 ans de D1 (actuelle Ligue 1) où j’étais toujours dans le premier tiers du classement à l’exception de trois saisons. Et puis bien sûr, quelques titres avec la montée de DH en CFA, la montée de CFA en D2, le titre de champion de France de D2 (en 1980), ensuite la D1 et 100 matchs de Coupe d’Europe. Dont une demi-finale (Coupe de l’UEFA 1992-1993), et trois quarts de finale (Coupe de l’UEFA 1989-1990, Coupe des Coupes 1994-1995, Ligue des Champions 1996-1997). Mais aussi quatre Coupe de France (1994, 1996, 2003, 2005) et un titre de Champion de France (1996). Je ne peux pas me plaindre ni penser que j’aurais dû faire mieux, je suis très satisfait.

– Comment êtes-vous parvenu à progresser et quels facteurs principaux liés à votre personnalité vous ont permis d’atteindre un tel niveau (Coupe d’ Europe : demi-finale UEFA, quart de finale en ligue des champions…)?

 G.R/ Je pense que c’est la folie. A partir du moment où vous prenez une allée de vie, que vous considérez que vous devez travailler 49 semaines sur les 52. Que chaque semaine compte sept jours de travail et que chacun de ces jours comporte onze heures d’engagement, et bien vous faites du chemin. Ensuite, une folie d’aimer le football comme je l’ai aimé et de me jeter complètement dedans pour progresser.

– A l’approche de vos 80 ans (qu’il fêtera le 18 octobre 2018), quelle analyse critique faites-vous ? Auriez-vous pu me mieux faire encore et que vous a-t-il manqué pour y parvenir avec l’AJA ou un autre club ?

 G.R/ J’enlève l’hypothèse d’un autre club. Si j’étais né vingt ans plus tard, je serais certainement allé en Angleterre. Pour mon époque, j’ai eu une bonne stratégie de carrière. On peut toujours penser que dans tel ou tel match, j’aurais pu faire autrement. C’est sûr qu’on fait toujours une meilleure équipe à la fin du match.

Alors que vous êtes toujours très présent et prégnant au sein de l’AJA (Zhou, Graille, Daury, Gillot et les retours de David, Guerreiro…) vous semblez ne pas trouver les remèdes aux problèmes. Comment l’expliquez-vous?

 G.R/ Mais je n’ai aucun pouvoir! Le conseil d’administration de l’AJA comprend neuf personnes, six représentent l’actionnaire, et trois, dont je fais partie, représentent l’association. Quand on est trois et que la majorité est de six, alors je n’ai aucun pouvoir. Le seul privilège que j’ai est qu’ils doivent nous informer et je dois dire qu’ils jouent le jeu. Tout se passe bien.

Que manque-t-il à l’AJA pour remonter en Ligue 1?

 G.R/ L’équipe vient après un désastre, vous devez savoir qu’il n’y avait plus de joueurs au début de saison avant de faire le recrutement… C’est une équipe toute neuve, elle ne pouvait pas fonctionner d’entrée. Je pense que pour cette année il faut s’équilibrer, l’année prochaine il faudra corriger et alors on pourra éventuellement être dans les candidats. C’est une année de sauvetage pour l’instant.

– Francis Gillot a été remplacé par Pablo Correa (le 21 décembre 2017), qu’en pensez-vous?

G.R/ Gillot a arrêté de lui-même, je pense qu’il n’était pas en bonne forme. Après cela, le conseil d’administration et le président ont voulu recruter, ils ont eu 72 candidats et ont choisi celui qui leur paraissait le meilleur.

– Alors que le centre de formation est affaibli par la descente en Ligue 2 et le mauvais classement de l’équipe première. Avec les nouvelles normes (interdiction aux centres de recruter des jeunes de moins de 16 ans à plus de 50kms du club) il y a un vivier de jeunes minime par rapport à la région parisienne et les éducateurs qui risquent de partir en Chine, cela ne va-t-il pas affaiblir les performances du centre ?

 G.R/ Non car les éducateurs n’iront pas en Chine, par contre des anciens joueurs et entraîneurs de l’AJA comme Alain Fiard (joueur de 1984 à 1987, 105 matchs joués, puis entraîneur-adjoint de Guy Roux entre 2001 et 2004) doivent ou vont s’y rendre pour s’occuper de la formation. Il va y avoir un centre de formation avec l’étiquette AJA je pense en Chine. Mais il y aura des éducateurs qui ont été à l’AJA. Donc il n’y aura aucune incidence.

– Au fil de votre carrière, lequel de vos joueurs s’est montré le plus talentueux à vos yeux?

G.R/ Cantona (94 matchs, 29 buts pour l’AJA entre 1983 et 1988 – 45 sélections et 20 buts en équipe de France), c’est lui qui avait le plus de possibilités. Il avait, à la fois la puissance, la vitesse, la force, et l’endurance. Tout cela en plus d’une très bonne technique, d’un réel sens du jeu et de l’inventivité. C’était lui le plus fort.

– Et parmi vos adversaires?

G.R/ Dans le championnat, j’ai eu Ronaldinho (le brésilien a officiellement pris sa retraite le 16 janvier 2018), Platini mais je n’ai eu ni Maradona ni Pelé !

Vous avez longtemps espéré devenir sélectionneur de l’équipe de France. Comment expliquez-vous que vous n’ayez pas pu y parvenir?

 G.R/ Je n’ai pas du tout espéré être sélectionneur de l’équipe de France. Car ce n’est pas être entraîneur, c’est huit rassemblements par an et le reste du temps qu’est-ce que l’on fait? On m’a offert deux fois le poste: la première fois j’ai refusé, c’était après Gérard Houllier (1992-1993), la deuxième fois c’était après Aimé Jacquet et là, c’est mon président qui a refusé (Jean-Claude Hamel, président de l’AJA de 1963 à 2009). J’étais sous contrat, donc le droit était de son côté. Je n’ai aucun regret par rapport à cela.

 Quelles sont les compétences d’un bon entraîneur au XXIème siècle?

G.R/ Ce sont toujours les mêmes mais mises au goût du jour. Il faut bien connaître le football et son enseignement. Il faut également être psychologue, avoir de l’estomac, être combatif et savoir se remettre d’une défaite. Et puis, être ambitieux et surtout courageux. Il ne faut pas chercher les jours de congé.

– Quelle évolution avez-vous constaté dans les facteurs de réussite des grands clubs en dehors des aspects financiers ?

 G.R/ L’évolution je la constate comme spectateur. Au lieu d’avoir un entraîneur et un adjoint (comme j’avais), ils en ont maintenant cinq. Tous les postes sont donnés à des gens différents. On a divisé le travail pour qu’il soit encore plus pointu. En dehors de ça, le football se joue toujours à onze, avec le même ballon sauf qu’il n’est plus en cuir. L’arbitrage est toujours à peu près semblable. Les règles du jeu ont très peu évoluées. Il n’y a pas eu de bouleversement.

 Comment expliquer les difficultés actuelles des centres de formation à trouver des joueurs avec un profil atypique?

G.R/ Je pense qu’ils existent encore, mais comme il se fait un énorme ratissage ça ne tombe pas dans le râteau de l’AJA. Mais il y a des phénomènes dans les équipes, la preuve avec Ousmane Dembélé (attaquant au FC Barcelone) ou Kylian Mbappé (deuxième joueur le plus cher de l’histoire). Ils sont là, ils existent mais pas à Auxerre…

– L’ équipe de France semble solide pour la coupe du monde en Russie. Qu’en dites-vous? Avec votre expérience et votre regard avisé, quels conseils pourriez-vous donner à Didier Deschamps?

G.R/ Je n’ai pas à donner de conseil à Didier Deschamps, qui est quand même ce que l’on fait de mieux dans cette profession. Il faut faire ce qu’il fait, c’est-à-dire sillonner le terrain, aller voir des matchs, retenir les meilleurs et ne pas se tromper. Il faudra aussi faire un groupe une fois qu’il les aura en main.

Alors que Rudyard Kipling a dit: «Si tu vois détruire l’œuvre de ta vie et sans dire aucun mot, te mettre à reconstruire, tu seras un homme mon fils.». Que pensez-vous de cette formule ? Est-ce la vôtre ?

 G.R/ Je vais moi aussi vous citer un proverbe: «La bougie de l’expérience n’éclaire que celui qui la tient.».

 

Pour Guy Roux, Travail + Repos = Forme. L’entraîneur a toujours été très attentif à tous les éléments de cette équation. Il réagit avec sourire en nous entendant rappeler quelques subterfuges mis en place pour s’assurer du repos de ses joueurs.

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